Le visage capitaliste du libéralisme.
Le capitalisme est il mortifère ? -
(Par Christian Arnsperger, économiste chercheur au FNRS) dans Le Nouvel Observateur Hors Série d'Avril/Mai 2006)
Accumuler, c'est transformer le désir en un besoin perpétuellement insatisfait et constamment comblé, rempli, gavé. C'est poursuivre une immortalité illusoire...
Le capitalisme, cette machine à innover débordante de vitalité, serait-il habité par la mort ? Voila une idée bien peu vendable par les temps qui courent... notre économie a besoin de l'angoisse pour fonctionner: que serait la concurence sans la peur de perdre ? Mais nos managers nous disent que c'est un stress positif, une force vitale en somme. Est ce si sûr ? Et si le rapport capitaliste au désir et à la finitude était avant tout morbide ? Si, croyant vivre a plein, nous ne faisions que mettre en scène une pseudo-vitalité hystérique et criarde qui s'essoufle au bord du gouffre ?
Bien sûr, il faut survivre. L'économie est irremplaçable, chacun doit consommer aujourd'hui et accumuler suffisamment pour pouvoir consommer demain. Mais consommer, est ce combler un vide et remplir le corps - et l'espace qui l'entoure - d'aliments et d'objets destinés à anesthésier la faim et le manque ? En deçà d'un certain seuil, oui: l'être sans abri, frappé de faim, ne peut reposer sereinement dans le creux atroce qui le ronge. Mais au delà du seuil de la faim intolérable, du froid destructeur, de l'hébétude glaçante, consommer devient un simple moyen: c'est libérer le corps pour que l'humain puisse parler et désirer. Parler - surtout de son désir - c'est constater qu'on manque de l'essentiel: ce que toutes les sagesses du monde, religieuses ou laïques ont toujours su. Une fois le corps arraché à la faim, au froid, à l'ignorance brute, se présente donc l'angoisse majeure: celle d'un désir sans objet, d'une absence radicale en nous, d'un manque constitutif qui est le coeur de l'humain et qui appelle le lien, le symbole, la culture...
Mais si le lien, le symbole, la culture, viennent à faire défaut, le manque et l'absence déchirent le désir qui se met alors frénétiquement à chercher objet sur objet, dans une boulimie désormais sans limite. Ainsi la mort (à laquelle la culture aurait dû répondre) vient se placer au coeur de la vie, sans garde fou, sans possibilité de l'affronter de manière créatrice, sinon en se fantasmant une immortalité illusoire soutenue par un enrichissement matériel délié de tout ancrage symbolique.
Quel rapport avec le capitalisme ? Ceci : à travers une savante alliance entre finance, marketing, innovation, et concurrence, cette économie permet à ceux qui "réussissent" de mimer l'immortalité - en la touchant du doigt en fantasme comme entrepreneur ou en y participant par procuration comme salarié. Le capitalisme a élévé l'accumulation sans limites au rang des principes les plus sacrés, donc les plus intouchables. Bon nombres d'économistes et de politiques, enfermés dans le cycle infernal croissance-chomage-flexibilité, n'arrivent plus à voir cela: vouloir remédier au contrat première embauche par plus de croissance, répondre à l'exclusion par une relance de la consommation, ce n'est pas voir que précarité et exclusion résultent de l'incapacité foncière des "gagnants" du capitalisme à partager leur "gains" accumulés. Or cette incapacité en partager est ce dont le capitalisme, en réalité, a besoin pour fonctionner - sans quoi l'accumulation ne serait plus sa propre récompense et les "gagnants" devraient alors à leur tour affronter la question du manque et du désir: si ma richesse si durement acquise, est destinée aux autres autant qu'à moi même, qu'est ce que ma vie, qu'est ce que la "vérité cachée" de cette économie ? Sur les ruines des cultures et des sagesses que le capitalisme laisse, fumantes, sur son passage, viendrait la réponse insupportable : ta vraie vie, c'était ces ruines là et ce dont il ne reste, à cause de nous, que produits culturels et sagesses de supermarché... Ce serait voir en face la grimace de la mort, enfin débusquée sous les ornements factices de la "logique économique" et de la "vitalité novatrice".
Accumuler c'est ne pas savoir désirer et transformer le désir en un besoin toujours insatisfait, constamment comblé et gavé. C'est poursuivre une immortalité illusoire là ou parler de son désir et désirer parler sont devenus difficiles par défaut d'une culture porteuse de vrais symboles. Dépenser tout aujourd'hui ou épargner tout pour demain: aucune différence sur le plan existentiel, le but est de consommer sans limite. Notre "science économique" est ainsi une science de l'existence - mais d'une existence faussée, celle d' "agents économiques" que le capitalisme fait passer à coté de ce qu'ils veulent vivre vraiment et qu'ils ignorent pourtant. Tel est le paradoxe de la mort dans la vie : si notre finitude est niée et refoulée, elle vient contaminer jusqu'à notre sentiment de vitalité, qui devient féroce, compétitif et négateur d'autrui.
Comment en sortir ? Nul "retour de la croissance" ne nous aidera, nul "retour du religieux" non plus. Le capitalisme n'est pas son propre remède. Les religions essoufflées et institutionnalisées ne sont pas à la hauteur du défi. Tôt ou tard, il nous faudra ouvrir le dossier d'une nouvelle science de l'économie, au croisement entre sciences sociales, psychologie, écologie, philosophie, sagesses et spiritualités. Plus tard nous amorceront le mouvement, plus le déni de la mort nous aura fait dériver, par l'accumulation effrénée, loin de notre humanité.
"...Tôt ou tard, il nous faudra ouvrir le dossier d'une nouvelle science de l'économie, au croisement entre sciences sociales, psychologie, écologie, philosophie, sagesses et spiritualités..."
(quelques infos connexes à cet article):
"Achat imprévu décidé de manière soudaine au moment ou l'individu se trouve confronté au produit. Le merchandising a un rôle prépondérant pour le succès des produits correspondant à un achat d'impulsion, car ceux-ci doivent séduire pour être achetés. Un exemple parfait d'achat d'impulsion est le programme télé acheté dans les files d'attente des magasins ou encore le magazine en allant acheter des cigarettes."
Rien à voir avec un sombre sujet sur l’occultisme, ce livre de référence pour les spécialistes du marketing est un outil scientifique qui permet de comprendre les mécanismes d’influence qui nous poussent à consommer bêtement. Écrit par un célèbre psychologue américain, qui a décortiqué pendant des décennies les petits trucs des vendeurs malhonnêtes, les stratégies de commerce de grandes entreprises américaines et les comportements de masse, cet ouvrage met à jour nos faiblesses.
Robert Cialdini dégage six grands mécanismes et automatismes, que l’Homme a intégré inconsciemment au fil des millénaires de vie sociale, pour vivre en harmonie avec ses semblables et pour survivre dans un monde hostile :
- La réciprocité : la règle sociale veut que l’on paye en retour un service reçu d’autrui, pour ne pas passer pour un profiteur.
- L’engagement et la cohérence : une fois une décision prise, nous respectons nos premiers choix, par principe de cohérence et par économie de réflexion, même si elle va à l’encontre de nos propres intérêts.
- La preuve sociale : nous calquons très souvent notre comportement sur celui des gens qui nous entourent et utilisons les autres comme référence.
- La sympathie : nous sommes plus facilement influençables par des gens qui nous ressemblent ou prétendent être comme nous et aimons ce qui nous est familier.
- L’autorité : l’humanité obéit facilement à une autorité car elle aime être rassurée, que l’on réfléchisse et fasse des choix à sa place, en référence à l’époque idéalisée de l’enfance.
- La rareté : ce qui devient rare a plus de valeur à nos yeux et nous sommes habités par la peur de passer à côté d’une bonne occasion.
Autant de méthode pour provoquer l’achat impulsif et irraisonné.
Les grands « manipulateurs », de Hitler, à Sarkozy en passant par des grandes firmes désireuses d’augmenter leurs bénéfices font appel en permanence à ces règles.
Le principal enseignement de ce livre est que nous fonctionnons avec beaucoup de réactions préprogrammées et machinales, qui permettent l’économie de la réflexion dans le délicat processus du choix. L’homme de cro-magnon n’est pas si loin en nous. Ce qui fait de nous des hommes libres est notre capacité de choix face à des propositions multiples. On retiendra aussi que notre comportement individuel responsable et solidaire, grâce à la preuve sociale, peut inciter notre entourage à suivre notre exemple.
(Par Christian Arnsperger, économiste chercheur au FNRS) dans Le Nouvel Observateur Hors Série d'Avril/Mai 2006)
Accumuler, c'est transformer le désir en un besoin perpétuellement insatisfait et constamment comblé, rempli, gavé. C'est poursuivre une immortalité illusoire...
"...notre économie a besoin de l'angoisse pour fonctionner..."
Le capitalisme, cette machine à innover débordante de vitalité, serait-il habité par la mort ? Voila une idée bien peu vendable par les temps qui courent... notre économie a besoin de l'angoisse pour fonctionner: que serait la concurence sans la peur de perdre ? Mais nos managers nous disent que c'est un stress positif, une force vitale en somme. Est ce si sûr ? Et si le rapport capitaliste au désir et à la finitude était avant tout morbide ? Si, croyant vivre a plein, nous ne faisions que mettre en scène une pseudo-vitalité hystérique et criarde qui s'essoufle au bord du gouffre ?
"...Une fois le corps arraché à la faim, au froid, à l'ignorance brute, se présente donc l'angoisse majeure: celle d'un désir sans objet..."
Bien sûr, il faut survivre. L'économie est irremplaçable, chacun doit consommer aujourd'hui et accumuler suffisamment pour pouvoir consommer demain. Mais consommer, est ce combler un vide et remplir le corps - et l'espace qui l'entoure - d'aliments et d'objets destinés à anesthésier la faim et le manque ? En deçà d'un certain seuil, oui: l'être sans abri, frappé de faim, ne peut reposer sereinement dans le creux atroce qui le ronge. Mais au delà du seuil de la faim intolérable, du froid destructeur, de l'hébétude glaçante, consommer devient un simple moyen: c'est libérer le corps pour que l'humain puisse parler et désirer. Parler - surtout de son désir - c'est constater qu'on manque de l'essentiel: ce que toutes les sagesses du monde, religieuses ou laïques ont toujours su. Une fois le corps arraché à la faim, au froid, à l'ignorance brute, se présente donc l'angoisse majeure: celle d'un désir sans objet, d'une absence radicale en nous, d'un manque constitutif qui est le coeur de l'humain et qui appelle le lien, le symbole, la culture...
Mais si le lien, le symbole, la culture, viennent à faire défaut, le manque et l'absence déchirent le désir qui se met alors frénétiquement à chercher objet sur objet, dans une boulimie désormais sans limite. Ainsi la mort (à laquelle la culture aurait dû répondre) vient se placer au coeur de la vie, sans garde fou, sans possibilité de l'affronter de manière créatrice, sinon en se fantasmant une immortalité illusoire soutenue par un enrichissement matériel délié de tout ancrage symbolique.
"...répondre à l'exclusion par une relance de la consommation, ce n'est pas voir que précarité et exclusion résultent de l'incapacité foncière des "gagnants" du capitalisme à partager leur "gains" accumulés..."
Quel rapport avec le capitalisme ? Ceci : à travers une savante alliance entre finance, marketing, innovation, et concurrence, cette économie permet à ceux qui "réussissent" de mimer l'immortalité - en la touchant du doigt en fantasme comme entrepreneur ou en y participant par procuration comme salarié. Le capitalisme a élévé l'accumulation sans limites au rang des principes les plus sacrés, donc les plus intouchables. Bon nombres d'économistes et de politiques, enfermés dans le cycle infernal croissance-chomage-flexibilité, n'arrivent plus à voir cela: vouloir remédier au contrat première embauche par plus de croissance, répondre à l'exclusion par une relance de la consommation, ce n'est pas voir que précarité et exclusion résultent de l'incapacité foncière des "gagnants" du capitalisme à partager leur "gains" accumulés. Or cette incapacité en partager est ce dont le capitalisme, en réalité, a besoin pour fonctionner - sans quoi l'accumulation ne serait plus sa propre récompense et les "gagnants" devraient alors à leur tour affronter la question du manque et du désir: si ma richesse si durement acquise, est destinée aux autres autant qu'à moi même, qu'est ce que ma vie, qu'est ce que la "vérité cachée" de cette économie ? Sur les ruines des cultures et des sagesses que le capitalisme laisse, fumantes, sur son passage, viendrait la réponse insupportable : ta vraie vie, c'était ces ruines là et ce dont il ne reste, à cause de nous, que produits culturels et sagesses de supermarché... Ce serait voir en face la grimace de la mort, enfin débusquée sous les ornements factices de la "logique économique" et de la "vitalité novatrice".
Accumuler c'est ne pas savoir désirer et transformer le désir en un besoin toujours insatisfait, constamment comblé et gavé. C'est poursuivre une immortalité illusoire là ou parler de son désir et désirer parler sont devenus difficiles par défaut d'une culture porteuse de vrais symboles. Dépenser tout aujourd'hui ou épargner tout pour demain: aucune différence sur le plan existentiel, le but est de consommer sans limite. Notre "science économique" est ainsi une science de l'existence - mais d'une existence faussée, celle d' "agents économiques" que le capitalisme fait passer à coté de ce qu'ils veulent vivre vraiment et qu'ils ignorent pourtant. Tel est le paradoxe de la mort dans la vie : si notre finitude est niée et refoulée, elle vient contaminer jusqu'à notre sentiment de vitalité, qui devient féroce, compétitif et négateur d'autrui.
"...Accumuler c'est ne pas savoir désirer et transformer le désir en un besoin toujours insatisfait..."
Comment en sortir ? Nul "retour de la croissance" ne nous aidera, nul "retour du religieux" non plus. Le capitalisme n'est pas son propre remède. Les religions essoufflées et institutionnalisées ne sont pas à la hauteur du défi. Tôt ou tard, il nous faudra ouvrir le dossier d'une nouvelle science de l'économie, au croisement entre sciences sociales, psychologie, écologie, philosophie, sagesses et spiritualités. Plus tard nous amorceront le mouvement, plus le déni de la mort nous aura fait dériver, par l'accumulation effrénée, loin de notre humanité.
"...Tôt ou tard, il nous faudra ouvrir le dossier d'une nouvelle science de l'économie, au croisement entre sciences sociales, psychologie, écologie, philosophie, sagesses et spiritualités..."
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Capitalisme et décadence -
(par Michel Onfray)
(par Michel Onfray)
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Perspectives -(quelques infos connexes à cet article):
Achat impulsif, définition...
"Achat imprévu décidé de manière soudaine au moment ou l'individu se trouve confronté au produit. Le merchandising a un rôle prépondérant pour le succès des produits correspondant à un achat d'impulsion, car ceux-ci doivent séduire pour être achetés. Un exemple parfait d'achat d'impulsion est le programme télé acheté dans les files d'attente des magasins ou encore le magazine en allant acheter des cigarettes."
Influence et manipulation...
Rien à voir avec un sombre sujet sur l’occultisme, ce livre de référence pour les spécialistes du marketing est un outil scientifique qui permet de comprendre les mécanismes d’influence qui nous poussent à consommer bêtement. Écrit par un célèbre psychologue américain, qui a décortiqué pendant des décennies les petits trucs des vendeurs malhonnêtes, les stratégies de commerce de grandes entreprises américaines et les comportements de masse, cet ouvrage met à jour nos faiblesses.
Robert Cialdini dégage six grands mécanismes et automatismes, que l’Homme a intégré inconsciemment au fil des millénaires de vie sociale, pour vivre en harmonie avec ses semblables et pour survivre dans un monde hostile :
- La réciprocité : la règle sociale veut que l’on paye en retour un service reçu d’autrui, pour ne pas passer pour un profiteur.
- L’engagement et la cohérence : une fois une décision prise, nous respectons nos premiers choix, par principe de cohérence et par économie de réflexion, même si elle va à l’encontre de nos propres intérêts.
- La preuve sociale : nous calquons très souvent notre comportement sur celui des gens qui nous entourent et utilisons les autres comme référence.
- La sympathie : nous sommes plus facilement influençables par des gens qui nous ressemblent ou prétendent être comme nous et aimons ce qui nous est familier.
- L’autorité : l’humanité obéit facilement à une autorité car elle aime être rassurée, que l’on réfléchisse et fasse des choix à sa place, en référence à l’époque idéalisée de l’enfance.
- La rareté : ce qui devient rare a plus de valeur à nos yeux et nous sommes habités par la peur de passer à côté d’une bonne occasion.
Autant de méthode pour provoquer l’achat impulsif et irraisonné.
Les grands « manipulateurs », de Hitler, à Sarkozy en passant par des grandes firmes désireuses d’augmenter leurs bénéfices font appel en permanence à ces règles.
Le principal enseignement de ce livre est que nous fonctionnons avec beaucoup de réactions préprogrammées et machinales, qui permettent l’économie de la réflexion dans le délicat processus du choix. L’homme de cro-magnon n’est pas si loin en nous. Ce qui fait de nous des hommes libres est notre capacité de choix face à des propositions multiples. On retiendra aussi que notre comportement individuel responsable et solidaire, grâce à la preuve sociale, peut inciter notre entourage à suivre notre exemple.
CIALDINI, Robert. Influence et manipulation. First editions (2004)
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