Les journaleux ont leur carte de presse-papier.
Extrait du livre de François Ruffin "Les petits soldats du journalisme" (Edition Les Arènes), dans lequel l'auteur (bien connu des auditeurs de "La bas si 'jy suis") met à jour les méthodes d'enseignement "subits" lors de son passage à "la meilleure école de journalisme en France et même en Europe", le CFJ, (Centre de Formation des Journalistes):

Je le redoutais : en radio, on allait me coller aux grèves de métro. Pour échapper à ce pensum, je m'étais concocté un sujet de rechange : le nucléaire. J'avais rassemblé une demi douzaine de contacts, militants anti, expert estampillé EDF, enfouisseur de déchets, etc... Vendant cette idée, je la raccroche tant bien que mal à l'actualité : dans trois jours doivent défiler des manifs à Paris, Lille, Lyon, Rennes, Marseille, Bordeaux. "C'est trop tôt par rapport à l'actu", tranche l'intervenant. Nouvel essai : la semaine dernière, on craignait le crash d'un avion d'Al Qaida sur une centrale, j'aimerai faire le point, quels risques ?, etc... "Ca arrive trop tard, c'est complètement dépassé..."
"...de toute façon, les grèves, tous les autres vont en parler. On ne peut pas faire l'impasse dessus, l'AFP sort déjà des "Urgents".
- Mais ça ne m'interesse pas...
- Il y aura bien des choses qui ne te plairont pas dans la vie, Tu dois d'abord penser à tes auditeurs, et ils attendent ça".
Une autre enseignante me présente aussitôt l'angle: "J'ai lu un édito de Bruno Frappat, ce matin dans La Croix. Regarde, c'est vraiment incendiaire... Est ce que c'est le bon moment pour une grève, alors que les gens se sentent menacés ? Les syndicats sont compléments irresponsables... une grève des transports en pleine crise internationale, avec l'anthrax, Ben Laden, les alertes à la bombe. Donc c'est un peu ça qu'on devrait trouver dans ton reportage. Place aussi un micro d'ambiance pour les colis suspects."
Il est 10h 15, "retour obligatoire avant 11h 30." Malgrè l'urgence, je souhaite m'initier au Nagra numérique (marque de magnétophone utilisé dans la plupart des rédactions) : "Non ça va encore prendre un quart d'heure pour t'expliquer." Qu'importe, je désobéis. L'analogique, je connais, et qu'au moins j'améliore ma maitrise du matériel...
A la gare du Nord (où rien, m'avait on dit, ne circulait), des trains partent chaque demi heure pour la banlieue. J'interroge Aziz, déjà installé sur une banquette: il avait prévu de prendre un taxi, mais il a finalement trouvé un RER pour l'aeroport Charles de Gaulle. Son impression, "c'est que les grèves ne sont jamais suivies à 100%. Même pas à 70%. Peut être à 50% mais pas plus". Même réaction d'Hélène, au départ pour Mitry Claye: "On ne l'entend jamais sur les antenne mais il y a toujours des trains. Sauf pendant les grèves de 1995, mais sinon ils maintiennent un service plus que minimum". Je tâte le terrain coté anthrax et attentats : mes deux interlocuteurs ricanent doucement.
Ce n'est qu'aux Halles que je recontrerai des travailleurs vraiment embêtés par la grève. Un cameraman et un journaliste de France 3 Ile de France qui ne trouvent personne à sonder. "Merde, merde, qu"'on se presse..."[...] On a rien, on peut pas ramener ça..."
Moi, je ramène ça. Ce rien, je détaille le contenu de mes sonores à l"intervenante, qui en déduit: "Donc ton angle, ça va être que dans les circonstance dramatiques que nous vivons, la RATP s'est arrangée pour alléger les menaces qui pèsent sur les passagers. Pour qu'on puisse garder la tête hors des flots. Reprends aussi la dépêche AFP sur tout les débrayages." Nouvelle insubordination, discrète : je monte plutôt ma bande sur le mode trafic perturbés et désagréments mineurs. Un résultat jugé plat, à juste titre : "quand même, quand même, tu aurais pu faire un effort... je viens d'écouter LCI, et bien il y avait des gens qui se plaignaient. Qui se sentaient pris en otages."
Cette saynète illustre bien le fonctionnement du bon journaliste:
1. Le lien à une actualité chaude. (A noter au passage: le surlendemain, l'armée déploiera des missiles air-sol autour de la Hagues. Une nouvelle qui fera la une de tout les quotidiens et qui nous vaudra d'improviser des papiers.)
2.Un temps de production réduit. Faire le point sur les risques nucléaires aurait réclamé plus d'une journée. Voilà qui excède les délais en vigueur au centre. Mieux valait que je torche un reportage dans l'urgence (simulée) : en moins d'une heure trente.
3. Respect du format. Un thème comme "Doit on craindre le nucléaire ?" ne peut se traiter en une heure quinze. Surtout avec cinq ou six interviews. "On est pas là pour faire du mag", tranchera à plusieurs reprises notre intervenant. En revanche, une grève à la RATP rentre aisément dans les soixante secondes imparties.
4. La circulation circulaire de l'information. "Tout les autres vont en parler", "l'AFP sort déjà des urgents". Le sujet s'impose, au nom de la concurrence. Et même l'angle est emprunté à la presse écrite. Reste au petit reporter à confirmer, sur le terrain, les intuitions de ses guides.
5. La dramatisation obligée. "Tu aurais pu faire un effort... je viens d'écouter LCI, eh bien il y avait des gens qui se plaignaient. Qui se sentaient pris en otages." Un reproche logique: pour cause de concurrence, il fallait y aller. Mais si on en parle, c'est que le sujet le mérite. Il convient donc d'en rajouter pour justifier notre choix: "Tu aurais du dire à ton manifestant : "Bon, maintenant on le refait mais vous êtes en colère"", conseilla un prof à un camarade...
Article dans le Monde Diplomatique : http://www.monde-diplomatique.fr/2003/02/RUFFIN/9931

Je le redoutais : en radio, on allait me coller aux grèves de métro. Pour échapper à ce pensum, je m'étais concocté un sujet de rechange : le nucléaire. J'avais rassemblé une demi douzaine de contacts, militants anti, expert estampillé EDF, enfouisseur de déchets, etc... Vendant cette idée, je la raccroche tant bien que mal à l'actualité : dans trois jours doivent défiler des manifs à Paris, Lille, Lyon, Rennes, Marseille, Bordeaux. "C'est trop tôt par rapport à l'actu", tranche l'intervenant. Nouvel essai : la semaine dernière, on craignait le crash d'un avion d'Al Qaida sur une centrale, j'aimerai faire le point, quels risques ?, etc... "Ca arrive trop tard, c'est complètement dépassé..."
"...de toute façon, les grèves, tous les autres vont en parler. On ne peut pas faire l'impasse dessus, l'AFP sort déjà des "Urgents".
- Mais ça ne m'interesse pas...
- Il y aura bien des choses qui ne te plairont pas dans la vie, Tu dois d'abord penser à tes auditeurs, et ils attendent ça".
Une autre enseignante me présente aussitôt l'angle: "J'ai lu un édito de Bruno Frappat, ce matin dans La Croix. Regarde, c'est vraiment incendiaire... Est ce que c'est le bon moment pour une grève, alors que les gens se sentent menacés ? Les syndicats sont compléments irresponsables... une grève des transports en pleine crise internationale, avec l'anthrax, Ben Laden, les alertes à la bombe. Donc c'est un peu ça qu'on devrait trouver dans ton reportage. Place aussi un micro d'ambiance pour les colis suspects."
Il est 10h 15, "retour obligatoire avant 11h 30." Malgrè l'urgence, je souhaite m'initier au Nagra numérique (marque de magnétophone utilisé dans la plupart des rédactions) : "Non ça va encore prendre un quart d'heure pour t'expliquer." Qu'importe, je désobéis. L'analogique, je connais, et qu'au moins j'améliore ma maitrise du matériel...
A la gare du Nord (où rien, m'avait on dit, ne circulait), des trains partent chaque demi heure pour la banlieue. J'interroge Aziz, déjà installé sur une banquette: il avait prévu de prendre un taxi, mais il a finalement trouvé un RER pour l'aeroport Charles de Gaulle. Son impression, "c'est que les grèves ne sont jamais suivies à 100%. Même pas à 70%. Peut être à 50% mais pas plus". Même réaction d'Hélène, au départ pour Mitry Claye: "On ne l'entend jamais sur les antenne mais il y a toujours des trains. Sauf pendant les grèves de 1995, mais sinon ils maintiennent un service plus que minimum". Je tâte le terrain coté anthrax et attentats : mes deux interlocuteurs ricanent doucement.
Ce n'est qu'aux Halles que je recontrerai des travailleurs vraiment embêtés par la grève. Un cameraman et un journaliste de France 3 Ile de France qui ne trouvent personne à sonder. "Merde, merde, qu"'on se presse..."[...] On a rien, on peut pas ramener ça..."
Moi, je ramène ça. Ce rien, je détaille le contenu de mes sonores à l"intervenante, qui en déduit: "Donc ton angle, ça va être que dans les circonstance dramatiques que nous vivons, la RATP s'est arrangée pour alléger les menaces qui pèsent sur les passagers. Pour qu'on puisse garder la tête hors des flots. Reprends aussi la dépêche AFP sur tout les débrayages." Nouvelle insubordination, discrète : je monte plutôt ma bande sur le mode trafic perturbés et désagréments mineurs. Un résultat jugé plat, à juste titre : "quand même, quand même, tu aurais pu faire un effort... je viens d'écouter LCI, et bien il y avait des gens qui se plaignaient. Qui se sentaient pris en otages."
Cette saynète illustre bien le fonctionnement du bon journaliste:
1. Le lien à une actualité chaude. (A noter au passage: le surlendemain, l'armée déploiera des missiles air-sol autour de la Hagues. Une nouvelle qui fera la une de tout les quotidiens et qui nous vaudra d'improviser des papiers.)
2.Un temps de production réduit. Faire le point sur les risques nucléaires aurait réclamé plus d'une journée. Voilà qui excède les délais en vigueur au centre. Mieux valait que je torche un reportage dans l'urgence (simulée) : en moins d'une heure trente.
3. Respect du format. Un thème comme "Doit on craindre le nucléaire ?" ne peut se traiter en une heure quinze. Surtout avec cinq ou six interviews. "On est pas là pour faire du mag", tranchera à plusieurs reprises notre intervenant. En revanche, une grève à la RATP rentre aisément dans les soixante secondes imparties.
4. La circulation circulaire de l'information. "Tout les autres vont en parler", "l'AFP sort déjà des urgents". Le sujet s'impose, au nom de la concurrence. Et même l'angle est emprunté à la presse écrite. Reste au petit reporter à confirmer, sur le terrain, les intuitions de ses guides.
5. La dramatisation obligée. "Tu aurais pu faire un effort... je viens d'écouter LCI, eh bien il y avait des gens qui se plaignaient. Qui se sentaient pris en otages." Un reproche logique: pour cause de concurrence, il fallait y aller. Mais si on en parle, c'est que le sujet le mérite. Il convient donc d'en rajouter pour justifier notre choix: "Tu aurais du dire à ton manifestant : "Bon, maintenant on le refait mais vous êtes en colère"", conseilla un prof à un camarade...
Article dans le Monde Diplomatique : http://www.monde-diplomatique.fr/2003/02/RUFFIN/9931
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