Les mille vies de Mai... les mille "Daniel".
Je ne vous représente pas le vieux Jean (évoqué dans l'article "J.D du Nouvel Obs..."), Jean Daniel qu'il se fait dire, en espérant que vous ayez pris plaisir à faire la connaissance, la lecture ou l'écoute de sa science éditoriale et de son regard riche... voici donc pour ne pas lacher le bonhomme, un petit texte trouvé sur son blog (hébergé par le site du Nouvel Obs : http://jean-daniel.blogs.nouvelobs.com/) sur le thème dont tant font les meilleures et pires variations, de Mai 68, mis en perspective part cet incorrigible journaliste et donc "perspectiviste"...
Faisant suite à ce texte et sans que l'un et l'autre ne partage tout à fait les mêmes aspirations, deux petits vidéos laissant discourir Daniel Bensaid (dont je brosse un tout petit portrait situant viteuf l'ordre d'idée, tiré de la belle Wiki... et avec lequel Daniel Mermet, décidément ça en fait des "Daniel", provoque une rencontre intéressante dans son émission La-bas si j'y suis : http://www.la-bas.org/article.php3?id_article=347) sur sa vision de ce fameux Mai et, entre autre, décoiffer encore un autre Daniel, Cohn-Bendit celui là, à l'époque échevelé, désormais plus sage...
Vous pourrez d'ailleurs confronter ses deux personnalités en cliquant par ici (www.cerium.ca/Pour-en-finir-avec-mai-68), voir l'analyse de Dani de "la fin de Mai 68"... devenez perspectivistes aussi, la est la clef de la non-pensée unique.
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Mai 68 ? Mais oui ! - 05.05.2008 - Par Jean Daniel.
"Aux jeunes gens qui sont, paraît-il, éberlués par l’avalanche de livres consacrés à un événement qui ne les intéressent pas, à savoir Mai-68, je réponds que cet événement les concerne au contraire directement. Car il s’agit de savoir comment leurs parents ou leurs grands-parents ont, il y a quarante ans, fait basculer l’histoire de France et créé les conditions dans lesquelles les jeunes vivent aujourd’hui. Alors, voici quelques souvenirs rapides à la façon d’un petit « Mai-68 raconté à ma fille ». Evidemment, il s’agit de celui du « Nouvel Obs » qui, on l’oublie parfois, a été au cœur de l’événement.
En mars 1968, je me trouve à Tunis avec celui qui est alors ma référence et mon ami, le philosophe Michel Foucault, qui enseigne à l’université de cette ville. Les informations qui nous parviennent réduisent ce qui se passe à l’université de Nanterre à une révolte étudiante sans doute très sérieuse et qui n’aurait eu pour prétexte que d’obtenir que les garçons aient le droit d’accès au bâtiment des filles, et vice-versa. Nous rentrons à Paris. Ni à Nanterre, ni à l’Université, ni à la Préfecture, ni au ministère personne n’a rien prévu de ce qui est en train de se passer. Foucault n’apprend rien de ses collègues. Alors, il décide : « Cessons de consulter les aînés. Ils ne savent rien. Nous non plus. Il faut écouter ces jeunes. » Nous allons le faire chacun de notre côté.
J’ai tendance, pour ma part, à ne penser alors qu’à la terrible humiliation infligée par Israël en 1967 aux armées arabes, au Viêtnam, au Biafra et surtout au merveilleux, à l’incomparable Printemps de Prague. Le 4 avril, c’est l’assassinat de Martin Luther King, tandis qu’à Washington les manifestations contre la guerre du Viêtnam mobilisent les jeunes. Comment font les nôtres pour penser à autre chose ?
J’essaie de comprendre, j’écris : « La jeunesse n’a pas vécu les grandes saignées des violences récentes. Elle est gouvernée par des hommes qui en ont été les victimes. Elle en a assez des souvenirs de combats qu’elle n’a pas livrés. Elle étouffe… » Maurice Clavel confie à Foucault que mon explication lui paraît insuffisante. Il décèle déjà chez les étudiants « le grand refus ». De quoi ? De tout. Ce prophétisme nous paraît lyrique.
Nous sommes dans les années du baby-boom, des « Trente glorieuses », de la société de consommation, du Club Méditerranée. Les universités demeurent le temple d’un savoir qu’elles sont seules à pouvoir dispenser. Nous sommes fiers de nos enseignants et nous avons des maîtres à penser. Foucault en fait d’ailleurs partie avec Bourdieu, Barthes et Lacan. De Gaulle règne, mais je n’oublie pas qu’il a fait la paix en Algérie et que – bien qu’avec les mots les plus malheureux du monde - il a prévu ce qui se passerait après la victoire d’Israël en 1967. Je n’ai d’ailleurs jamais pu me résigner à être totalement antigaulliste. On ne vit, en France, ni dans le despotisme ni dans l’oppression. Foucault insiste : « Il faut écouter les étudiants ». En avril, nous sommes tous d’abord à Nanterre puis à la Sorbonne. Il n’a jamais fait aussi beau à Paris.
Qu’est-ce qui se passe à ce moment-là ? Certains d’entre nous sont à la fois curieux et déroutés devant l’agitation ludique, inspirée, des étudiants, et surtout stupéfaits devant le respect qu’ils inspirent, l’autorité qu’ils exercent sur place et l’attente qu’ils suscitent ailleurs. En fait, Marcel Gauchet exprime bien aujourd’hui ce que nous ressentions alors : « L’hégémonie du peuple soixante-huitard a été portée par le mythe de la jeunesse comme acteur privilégié du changement social (…) De cette révolution destinée à changer la vie, la jeunesse se désigne comme acteur naturel. » Nous ne le savions pas sur le moment.
Raymond Aron dit que la révolution est « introuvable ». « Pardi ! répond Clavel, les étudiants sont dans la révolte. » « Non, corrige Foucault, ils sont la révolte ». Mais laquelle ? Au lieu de conclure qu’elle est dans la parole - « parole murale et parole verbalisée, parole inventive ou citative, parole politique, poétique, pédagogique (…) l’événement est lié à son expression » (Pierre Nora) -, Sartre, fasciné par Cohn-Bendit, lui dit simplement que le contenu de sa révolte n’a pas encore été défini. Cela se passe chez nous, au journal. Le philosophe rebelle qui, quatre ans auparavant, a refusé le prix Nobel, se comporte comme si une force mystérieuse allait bientôt dicter la voie à suivre à un jeune homme roux aux yeux verts dont l’insolence, l’aisance et l’impétuosité lui en imposent. Cohn-Bendit dit à Sartre : « Tu ne voulais tout de même pas que je fasse comme n’importe quel politicien et que je te donne notre programme ! Pour que les autres disent : « Eh bien, d’accord, on va en discuter » »
Sartre admire, consent. Il va adopter la même attitude, cette fois chez lui, avec le leader maoïste Alain Geismar qu’il installe dans un grand fauteuil tandis que nous sommes tous, assis en tailleur sur la moquette, lui y compris. Quand je raconte cela à Maurice Clavel, il exulte :« Le maître s’installe dans le Néant pour attendre l’Etre !». Avec André Gorz, alias Michel Bosquet, nous commençons à théoriser le message attendu ; arrive alors dans nos colonnes l’idole supposée des étudiants, celui qui, à leurs yeux, théorise le mieux leur mouvement, Herbert Marcuse, de l’Ecole de Francfort : réconciliant Freud et Marx, il pousse la libération, l’émancipation, la contestation jusqu’aux extrêmes. La spontanéité et la fête sont apprivoisées mais l’éventualité des drames n’est pas écartée. Les jeunes gens obtiennent – et c’est considérable – l’appui des syndicats et la sympathie de l’opinion.
Au journal, réunis en assemblée générale, et surtout pendant les barricades et les pavés de la Sorbonne, les rédacteurs me demandent de mettre le « Nouvel Obs » en autogestion et de leur soumettre mes éditos. Nous n’irons pas jusque là mais ce sont de grandes et fortes journées. Au fait, rappel pour les jeunes indifférents : sans Mai-68, pas de pilule, pas d’avortement, pas de parité homme-femme, pas de préoccupation écologique.
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Daniel Bensaïd, né en 1946 à Toulouse, est un philosophe et un théoricien du mouvement trotskiste en France. Il est un ancien élève de l'École normale supérieure de Saint-Cloud. Il a participé au mouvement de Mai 68 lors de ses études à l'Université Paris X Nanterre en militant dans la Jeunesse communiste révolutionnaire (JCR), aux cotés d'Alain Krivine. Après la fusion entre la JCR et le Parti communiste internationaliste en 1969 qui prennent le nom de Ligue communiste, il fait partie de son bureau politique avec -entre autres- Alain Krivine et Henri Weber.
Bensaïd est maintenant un théoricien de la Ligue communiste révolutionnaire et membre du secrétariat unifié de la IVe Internationale. Son influence, politique et théorique, en fait un acteur incontournable dans le mouvement trotskiste mondial, et plus généralement dans le communisme antistalinien.
Il est professeur de philosophie de l'Université de Paris VIII.
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Mais surtout, s'il vous plait, ne dites rien, n'en parlez à personne et courez vite regarder la télé...
Faisant suite à ce texte et sans que l'un et l'autre ne partage tout à fait les mêmes aspirations, deux petits vidéos laissant discourir Daniel Bensaid (dont je brosse un tout petit portrait situant viteuf l'ordre d'idée, tiré de la belle Wiki... et avec lequel Daniel Mermet, décidément ça en fait des "Daniel", provoque une rencontre intéressante dans son émission La-bas si j'y suis : http://www.la-bas.org/article.php3?id_article=347) sur sa vision de ce fameux Mai et, entre autre, décoiffer encore un autre Daniel, Cohn-Bendit celui là, à l'époque échevelé, désormais plus sage...
Vous pourrez d'ailleurs confronter ses deux personnalités en cliquant par ici (www.cerium.ca/Pour-en-finir-avec-mai-68), voir l'analyse de Dani de "la fin de Mai 68"... devenez perspectivistes aussi, la est la clef de la non-pensée unique.
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Mai 68 ? Mais oui ! - 05.05.2008 - Par Jean Daniel.
"Aux jeunes gens qui sont, paraît-il, éberlués par l’avalanche de livres consacrés à un événement qui ne les intéressent pas, à savoir Mai-68, je réponds que cet événement les concerne au contraire directement. Car il s’agit de savoir comment leurs parents ou leurs grands-parents ont, il y a quarante ans, fait basculer l’histoire de France et créé les conditions dans lesquelles les jeunes vivent aujourd’hui. Alors, voici quelques souvenirs rapides à la façon d’un petit « Mai-68 raconté à ma fille ». Evidemment, il s’agit de celui du « Nouvel Obs » qui, on l’oublie parfois, a été au cœur de l’événement.
En mars 1968, je me trouve à Tunis avec celui qui est alors ma référence et mon ami, le philosophe Michel Foucault, qui enseigne à l’université de cette ville. Les informations qui nous parviennent réduisent ce qui se passe à l’université de Nanterre à une révolte étudiante sans doute très sérieuse et qui n’aurait eu pour prétexte que d’obtenir que les garçons aient le droit d’accès au bâtiment des filles, et vice-versa. Nous rentrons à Paris. Ni à Nanterre, ni à l’Université, ni à la Préfecture, ni au ministère personne n’a rien prévu de ce qui est en train de se passer. Foucault n’apprend rien de ses collègues. Alors, il décide : « Cessons de consulter les aînés. Ils ne savent rien. Nous non plus. Il faut écouter ces jeunes. » Nous allons le faire chacun de notre côté.
J’ai tendance, pour ma part, à ne penser alors qu’à la terrible humiliation infligée par Israël en 1967 aux armées arabes, au Viêtnam, au Biafra et surtout au merveilleux, à l’incomparable Printemps de Prague. Le 4 avril, c’est l’assassinat de Martin Luther King, tandis qu’à Washington les manifestations contre la guerre du Viêtnam mobilisent les jeunes. Comment font les nôtres pour penser à autre chose ?
J’essaie de comprendre, j’écris : « La jeunesse n’a pas vécu les grandes saignées des violences récentes. Elle est gouvernée par des hommes qui en ont été les victimes. Elle en a assez des souvenirs de combats qu’elle n’a pas livrés. Elle étouffe… » Maurice Clavel confie à Foucault que mon explication lui paraît insuffisante. Il décèle déjà chez les étudiants « le grand refus ». De quoi ? De tout. Ce prophétisme nous paraît lyrique.
Nous sommes dans les années du baby-boom, des « Trente glorieuses », de la société de consommation, du Club Méditerranée. Les universités demeurent le temple d’un savoir qu’elles sont seules à pouvoir dispenser. Nous sommes fiers de nos enseignants et nous avons des maîtres à penser. Foucault en fait d’ailleurs partie avec Bourdieu, Barthes et Lacan. De Gaulle règne, mais je n’oublie pas qu’il a fait la paix en Algérie et que – bien qu’avec les mots les plus malheureux du monde - il a prévu ce qui se passerait après la victoire d’Israël en 1967. Je n’ai d’ailleurs jamais pu me résigner à être totalement antigaulliste. On ne vit, en France, ni dans le despotisme ni dans l’oppression. Foucault insiste : « Il faut écouter les étudiants ». En avril, nous sommes tous d’abord à Nanterre puis à la Sorbonne. Il n’a jamais fait aussi beau à Paris.
Qu’est-ce qui se passe à ce moment-là ? Certains d’entre nous sont à la fois curieux et déroutés devant l’agitation ludique, inspirée, des étudiants, et surtout stupéfaits devant le respect qu’ils inspirent, l’autorité qu’ils exercent sur place et l’attente qu’ils suscitent ailleurs. En fait, Marcel Gauchet exprime bien aujourd’hui ce que nous ressentions alors : « L’hégémonie du peuple soixante-huitard a été portée par le mythe de la jeunesse comme acteur privilégié du changement social (…) De cette révolution destinée à changer la vie, la jeunesse se désigne comme acteur naturel. » Nous ne le savions pas sur le moment.
Raymond Aron dit que la révolution est « introuvable ». « Pardi ! répond Clavel, les étudiants sont dans la révolte. » « Non, corrige Foucault, ils sont la révolte ». Mais laquelle ? Au lieu de conclure qu’elle est dans la parole - « parole murale et parole verbalisée, parole inventive ou citative, parole politique, poétique, pédagogique (…) l’événement est lié à son expression » (Pierre Nora) -, Sartre, fasciné par Cohn-Bendit, lui dit simplement que le contenu de sa révolte n’a pas encore été défini. Cela se passe chez nous, au journal. Le philosophe rebelle qui, quatre ans auparavant, a refusé le prix Nobel, se comporte comme si une force mystérieuse allait bientôt dicter la voie à suivre à un jeune homme roux aux yeux verts dont l’insolence, l’aisance et l’impétuosité lui en imposent. Cohn-Bendit dit à Sartre : « Tu ne voulais tout de même pas que je fasse comme n’importe quel politicien et que je te donne notre programme ! Pour que les autres disent : « Eh bien, d’accord, on va en discuter » »
Sartre admire, consent. Il va adopter la même attitude, cette fois chez lui, avec le leader maoïste Alain Geismar qu’il installe dans un grand fauteuil tandis que nous sommes tous, assis en tailleur sur la moquette, lui y compris. Quand je raconte cela à Maurice Clavel, il exulte :« Le maître s’installe dans le Néant pour attendre l’Etre !». Avec André Gorz, alias Michel Bosquet, nous commençons à théoriser le message attendu ; arrive alors dans nos colonnes l’idole supposée des étudiants, celui qui, à leurs yeux, théorise le mieux leur mouvement, Herbert Marcuse, de l’Ecole de Francfort : réconciliant Freud et Marx, il pousse la libération, l’émancipation, la contestation jusqu’aux extrêmes. La spontanéité et la fête sont apprivoisées mais l’éventualité des drames n’est pas écartée. Les jeunes gens obtiennent – et c’est considérable – l’appui des syndicats et la sympathie de l’opinion.
Au journal, réunis en assemblée générale, et surtout pendant les barricades et les pavés de la Sorbonne, les rédacteurs me demandent de mettre le « Nouvel Obs » en autogestion et de leur soumettre mes éditos. Nous n’irons pas jusque là mais ce sont de grandes et fortes journées. Au fait, rappel pour les jeunes indifférents : sans Mai-68, pas de pilule, pas d’avortement, pas de parité homme-femme, pas de préoccupation écologique.
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Daniel Bensaïd, né en 1946 à Toulouse, est un philosophe et un théoricien du mouvement trotskiste en France. Il est un ancien élève de l'École normale supérieure de Saint-Cloud. Il a participé au mouvement de Mai 68 lors de ses études à l'Université Paris X Nanterre en militant dans la Jeunesse communiste révolutionnaire (JCR), aux cotés d'Alain Krivine. Après la fusion entre la JCR et le Parti communiste internationaliste en 1969 qui prennent le nom de Ligue communiste, il fait partie de son bureau politique avec -entre autres- Alain Krivine et Henri Weber.
Bensaïd est maintenant un théoricien de la Ligue communiste révolutionnaire et membre du secrétariat unifié de la IVe Internationale. Son influence, politique et théorique, en fait un acteur incontournable dans le mouvement trotskiste mondial, et plus généralement dans le communisme antistalinien.
Il est professeur de philosophie de l'Université de Paris VIII.
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Mais surtout, s'il vous plait, ne dites rien, n'en parlez à personne et courez vite regarder la télé...
Wil.
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